Editions : Gallimard
Parution : Janvier 2013
212 pages
16,90 €
Ce second livre de la jeune Katrina Kalda est d’une aussi grande qualité littéraire que le premier. Au romantisme d’ « Un roman estonien » elle ajoute une ironie subtile qui sait mêler empathie et lucidité sur les êtres et le monde. En 2010 son héroïne, Kadri Raud, estonienne comme elle, rédige son journal intime. Elle y décrit une arrière grand-mère en permanence apeurée, sa grand-mère Eda aussi aimante qu’exaspérante ; quand il n’est pas sous l’emprise du tabac ou de l’alcool, son père se voue à son violon, malgré le désaccord d’Eda, apparemment soumise à la rigueur mathématique promue par les Soviets ; sa mère n’ayant soudain plus d’amour pour cet homme, défie le Rideau de fer et emmène sa fille vivre dans les quartiers pauvres de Paris. Tel est l’atmosphère qui pèse sur la jeune Kadri. Depuis l’enfance ses questions ont toujours été éludées et elle est devenue, sans le savoir, le réceptacle de l’angoisse de trois générations. Les anxiolytiques n’ont plus d’effet sur elle. Son ironie devient révolte, sa colère explose jusqu’à demeurer incapable d’aimer et à avorter l’enfant qui est en elle. Car, si la vie se révèle un cauchemar et le bonheur un rêve insolite, pourquoi vouloir à tout prix former des couples en situation d’échec et engendrer des enfants avec pour seule promesse la souffrance ? Tel est le tourment de Kadri qui vit dans la hantise de n’avoir pas assez aimé ceux qui l’ont précédée. Car Eda ne lui a –t-elle pas légué le plus précieux héritage en lui confiant le courrier de Lisbeth rédigé dans les années 1945-46 lors de son incarcération dans un camp du Goulag? Une fois élucidés, les drames, que chacun a camouflés et essayé de surmonter, se transforment en miracle dans le cœur de Kadri : dorénavant embrasser les beautés de la création sera sa raison de vivre, le lien qui la rattachera à ceux qui surent voir dans la nuit et croire à une arithmétique des dieux qui n’a rien à voir avec celle des humains…
B.C