31 octobre 2022
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« BLANC » par SYLVAIN TESSON
Editions : Gallimard
Parution : Septembre 2022
235 pages
20 €
Qui aurait dit que le sauvage des steppes qui se réchauffait à l’alcool, casse-cou invétéré qui se contenta un instant des chemins de traverse, trouve son inspiration dans un paysage immaculé auquel il s’abandonne totalement? Certes son périple entrepris dans les Alpes ne manque pas de risques ni de courage. Falaises abruptes, séracs, vents glacés, grêlons aveuglants, goulets inévitables, coulées d’avalanches, labyrinthe de crevasses, pentes à plus de 45°, refuges désertés aux couvertures gelées, rien n’épargne l’écrivain et son guide. Mais Sylvain Tesson fait partie de ces gens qui trouvent leur raison d’être dans les challenges. Non pas par masochisme, mais plutôt par souci de découvrir le beau dans l’existence, là où peu savent le voir. Alors l’alpiniste devient peintre. Le ciel vire sans arrêt du bleu métal au gris taupe ou au rose enflammé quand il ne se confond pas dans le blanc du brouillard. La neige elle-même est pleine de vie, retentit de sons différents, grince au passage des skis sur la glace, offre un écho sourd dans la neige profonde, siffle dans le vent, fond aux caresses du soleil.. « Requin » ou « dentelle », la montagne n’est autre qu’une allégorie où la peur dissimule la beauté ! C’est ainsi que l’alpiniste se révèle poète tout en philosophant. Il sait que pour conquérir les sommets il faut autant d’intuition que de raisonnement, d’ascétisme que de foi. Au diable les psychanalystes qui associent les visions du blanc au morbide, les carabiniers qui ferment les frontières pour cause de pandémie, les férus d’égalitarisme qui vont jusqu’à vouloir niveler les reliefs ! Sylvain Tesson ne se dépare pas de son humour et de son amour de la vie ! Un bien beau cadeau à offrir à tous les amoureux de la montagne !
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2022
28 octobre 2022
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« Enfant de Bohême » par Gilles KEPEL
Editions : Gallimard
Parution : Septembre 2022
391 pages
22 €
Que deviendra cette lignée des enfants de Bohême nés au milieu de forêts et sangliers avant de poursuivre leur éducation dans les livres et les œuvres d’art ? Trouveront-ils leur épanouissement dans un Paris à la fois refuge de liberté et creuset d’artistes célèbres que l’auteur dépeint à merveille depuis la première guerre mondiale jusqu’à nos jours? Par ce livre, Gilles Kepel fait revivre la mémoire de son père Milan et celle de son grand-père Rodolphe K. sans livrer tous les mystères de leur naissance. Ce dernier symbolise à lui seul le courant intellectuel slave du début du XXème siècle. Baptisé catholique mais fervent admirateur des adamites, il fuit sa campagne slave pour mieux y revenir. Etudiant francophile à Prague, perpétuellement animé par l’émancipation des Tchèques du joug des Habsbourg, il devient un parisien émérite de la Belle Epoque , prêt à combattre aux côtés de la France contre l’Empire bicéphale. Une autre patrie, le Sahara, "là où l'Europe n'existe plus" lui offre un court instant de bonheur au milieu d' "une race magnifique". Quand il est fiché par les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale puis victime de la purge stalinienne derrière le rideau de fer, la mélancolie slave demeure en Rodolphe K.. Dorénavant il ne se sent reconnu ni en Tchécoslovaquie ni en France. Son vagabondage sentimental suivi de ses échecs social et conjugal ne font qu’augmenter amertume et mélancolie. Sa seule consolation, le petit Milan, qui hérite de son amour pour la France et de ses penchants artistiques. Mais le destin ne récompense pas plus Milan que Rodolphe ! Gilles Kepel rend aux siens ce bel hommage où l’on retrouve tout l'idéalisme et le lyrisme familial dans les tourments d’un siècle cruel . B. C. D.
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2022
22 octobre 2022
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« Le premier rêve du monde » par Anne SIBRAN
Editions : Gallimard
Parution : Janvier 2022
243 pages
20 €
L’auteure arrive par son style à concilier le travail minutieux de l’orfèvre et le mouvement flou et rapide de l’impressionnisme, en un mot, l’art et le savoir, l’extase et la création. Il s’agit de regarder le monde, de le découvrir comme si c’était la première fois. Alors elle cède la parole à Barthélémy Racine, ophtalmologiste qui guérit les non-voyants de naissance et analyse leurs premières réactions à la découverte des couleurs environnantes. Car l’angoisse de la nuit n’échappe à personne et encore moins à Paul Cézanne quand il subit des troubles de vision et se précipite chez Barthélémy Racine. Et c’est là, depuis Paris, que le petit peintre provincial ressent sa Provence plus proche que jamais à son cœur, comme l’ Indienne aveugle déracinée dans un Paris survolté retrouve au Jardin des Plantes l’âme de son Kalali natal. Alors, il suffit de sortir dehors : "elle est partout la beauté", souffle de la terre, vapeur céleste, que le peintre veut tenter de fixer sur sa toile . Très joli livre où Anne Sibran comme Paul Cézanne invitent le néophyte à « entraîner ses yeux », à « les mettre en patience » pour rester aux aguets du beau … Comme le dit François Cheng en exergue de l'ouvrage: "en ces temps de misères omniprésentes,... nous avons pour tâche urgente...de dévisager ces deux mystères ...: le mal..., la beauté."
B. C. D.
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2022
18 octobre 2022
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« Une heure de ferveur » par Muriel Barbery
Editions : Actes Sud
Parution : Août 2022
240 pages
20,80 €
Point de scrupules à avoir en se lançant dans ce magnifique dialogue intérieur d’Haru Ueno, jeune japonais amoureux du beau, à qui tout réussit, mais qui se perd dans les méandres de la réalité. Sa passion pour le commerce de l’art et les amours volages, il la doit à son ami potier aussi talentueux qu’accroc au saké. Et c’est là d’où part la réflexion de Muriel Barbery qui, en adoptant à merveille la lenteur du style japonais, nous fait suivre les multiples étapes d’Haru. Certes la beauté des formes révélée par Keisuke se trouve dans ses poteries. Mais celles-ci ne sont-elles pas le simple reflet de la souffrance du potier due à la mort de ceux qu’il aimait ? De même la grâce de la mère d’Haru ne réside-t-elle pas dans sa joie intérieure résumée en cinq mots « Même les pauvres sont riches », réflexion qui va poursuivre longtemps son fils ? Car quelle que soit la beauté des formes et la gaieté des siens, rien ne le console de la distance d’une enfant illégitime qu’il n’a pas le droit de reconnaître. C’est alors que la quête de la beauté d’Haru prend une tout autre direction, celle de la paternité aimante mais sacrifiée, celle où « l’ailleurs est ici » et le véritable voyage celui entre la solitude et l’illumination finale. Si vous aimez les promenades solitaires sous les cerisiers enneigés et le retentissement du gong pendant que frères et amis s’époumonent et s’enivrent sous la protection des ancêtres, alors vous aurez plaisir à prolonger « une heure de ferveur » …B. C. D.
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4 octobre 2022
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« La revanche des orages » par Sébastien Spitzer
Editions : Albin Michel
Parution : Juin 2022
396 pages
21,90 €
La rentrée littéraire semble hantée par la guerre autant que le cerveau du pilote Claude Eatherly est poursuivi par une voix, celle d’une rescapée d’Hiroshima. Car c’est lui qui a donné le feu vert de larguer la bombe nucléaire le 6 Août 45, ce qui inspire Sébastien Spitzer à dépeindre la vraie vie , non pas celle d’un long fleuve tranquille, mais celle à double face où s’entremêlent le bien et le mal, la vie et la mort, l’amour et la vengeance, l’orgueil et le remord. Ses phrases sont sans fioriture, brèves, où le franc parler dévoile tout jusqu’au fin fond de l’âme. Anna ne reconnaît plus le beau pilote qui lui promettait les honneurs et la fortune. Selon elle, n’est-ce pas grâce à lui que les Américains ont pu mettre fin à la guerre ? Mais Claude Eatherly ne voit que ses échecs. Au lieu d’obéir à la consigne du général Paul Tibbets, il aurait dû viser le palais de l’empereur et tout se serait passé autrement. Alors il cherche à se faire condamner par n'importe quel moyen. Sa descente aux enfers conduit Spitzer à remonter le temps pour mieux comprendre la complexité de l’âme humaine où les pieuses racines familiales ont toujours incité à la pensée et à l'action , forgé la liberté et le devoir en omettant le doute. Le drame intérieur ne sera jamais résolu. La seule récompense sera l’internement psychiatrique avec électrochocs thérapeutiques dont la violence fait écho à celle de la repentance, pour ne pas dire à celle du bombardement….
Brigitte Clavel Delsol
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2022
28 septembre 2022
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« Ponce Pilate mon frère » par Dominique DECHERF
Editions : France-Empire
Parution : 2018
86 pages
9 €
Nombreuses sont les raisons qui inspirent Dominique Decherf à faire revivre Ponce Pilate dans sa toge rouge en train de débattre sur le sort de Jésus avec le grand prêtre Caïphe tout de noir vêtu . Certes ce préfet romain en Judée, connu pour sa droiture, a un rôle déterminant dans la passion du Christ. Sans lui, rien de ce qui était annoncé dans les Ecritures ne serait arrivé. Face au Crucifié qui apportait au monde ce dont il avait besoin, une autre dimension que la laïcité, le temporel et "la vérité extérieure", à savoir le religieux, le spirituel, la vérité intérieure, le fonctionnaire était dépassé par sa mission. Et c’est en cela qu’il nous ressemble et qu’il reste peut-être la personne des Ecritures la plus proche de nous. Car ce préfet de Judée voué à la raison d’Etat voulait éviter le désordre à l’Empire autant qu'aux autorités juives. Comment alors prendre parti ? Le cœur du problème n’est pas l’attribution de la responsabilité mais la connivence implicite du Romain et du Juif qui optent pour la mort d’un seul homme au profit de la paix. L’auteur dénonce cette complicité comme un adage fondamentalement faux et criminel, éternellement présent dans les grandes tragédies humaines. Ainsi Pilate demeure toujours d’actualité, témoin faible et impuissant entre politique et religion. D’où ce nouveau livre qui lui est consacré, lui qui sans doute ne fut « pas dénudé d’affect » quand il se lava les mains …B.C.D.
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26 septembre 2022
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« Le colonel ne dort pas » par Emilienne Malfatto
Editions du sous-sol
Parution : Août 2022
111 pages
16 €
Dans ce petit roman d’Emilienne Malfatto longtemps journaliste-reporteur, non seulement la guerre n’est plus synonyme de gloire mais elle est à bannir. Les nuits du colonel ont fonction symbolique. Ce tortionnaire est rattrapé par ses victimes, hanté par ces physionomies de poissons, déformées par la torture avant d’être noyées, devenant à leur tour ses propres bourreaux . A cause d’eux il perd non seulement le sommeil mais toute conviction militaire et tout désir de continuer à martyriser, à dénoncer, à remplir sa mission d’informateur. L’ environnement comme le style lui-même est contaminé par une grisaille permanente qui efface reliefs et personnalités. Une eau sale tombe du ciel jusqu’à noyer toute lucidité et velléité. La seule lueur subsistante vient des regards des torturés dont la haine avant la mort a fini par tomber. Ainsi l’écart se creuse entre la perception des horreurs et leur cause. Le style devient indéniablement fureur poétique, révolte antimilitariste, avec, pour seul envie, une vie en pantoufles et quelques galons en salaire ! Ce livre est un petit bijou littéraire dont on a le droit de douter de l’opportunité à l’heure où grand nombre de pays envahis luttent et meurent pour leur liberté.
B.C.D.
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2022
23 septembre 2022
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"QUE REVIENNENT CEUX QUI SONT LOIN" par Pierre ADRIAN
Editions : Gallimard
Parution : Septembre 2022
181 pages
20 €
Toute maison devrait posséder sur ses étagères ce livre d’or. C’est celui d’un petit-fils qui vient revivre les vacances bretonnes de sa jeunesse. Certes il fut un temps, las de trop de monotonie familiale et de ciel gris, où il préféra les voyages lointains et le bleu méditerranéen. Quand il débarque il trouve des rides sur les visages , des corps vieillis sur la plage, une église agonisante, seule la maison n’a pas changé. Néanmoins la famille reste la même, dévouée aux plus jeunes grisés de liberté, accueillant, mais sans excès, le nouvel arrivé dont elle respecte l’indépendance . Le narrateur a aussi pris de l’âge mais est heureux de retrouver l’ enfant qu’il était dans son tout jeune neveu, déjà solitaire et inquiet de la marche du monde. Contemplatif de tempérament, il fait sans doute partie de ces « âmes simples » chères à l’auteur, lui-même hanté par le temps qui passe et souffle sur la famille aussi fragile qu’une tour kapla…Très joli roman de la rentrée littéraire, tout en sensibilité où l'inconscience de l'été fait place à la maturité automnale .
B.C.D
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2022
21 septembre 2022
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« Le cavalier de la nuit » par Robert PENN WARREN
Editions : SEGUIER
1ère Parution aux USA en 1939, en France en 1951
Réédition : Février 2022
607 pages
22 €
Nul ne peut mieux définir « Le cavalier de la nuit » que son auteur lui-même : « Ce roman aspire à être poésie, et non pas histoire ». En effet à travers ces évènements politiques qui touchèrent les planteurs de tabac au début du XXème siècle dans le sud des Etats-Unis , c’est l’homme dans sa vulnérabilité que dépeint R. Penn Warren. Son héros principal Percy Munn a bien l’air de lui ressembler tant sa sincérité est spontanée. Jeune avocat assoiffé de justice, celui-ci se laisse embarquer dans une action politique dont le récit laisse rapidement entrevoir tout un vocabulaire de mauvais présages. Car Munn n'est pas un meneur. Les évènements l’assaillent, l’embrigadent et ont vite fait de le dépasser. S’il hésite à se joindre à l’organisation des « cavaliers de la nuit », il finit par y adhérer après son discours éloquent, voire convainquant, dicté seulement par sa compassion pour la pauvreté des planteurs. Mais la violence prend vite le pas sur le discernement, l’association de la fraternité des planteurs prend une tournure militaire qui instaure peu à peu la terreur. Munn s’endurcit, s’enfonce dans la cruauté, avec l’idée d’une fatalité inévitable. En fait la poésie du début cède sa place à la violence et au racisme. C’est cette fragilité de la nature humaine que R. Penn Warren a voulu dénoncer et que Michel Mohrt a traduite à merveille. Sans doute est-ce l’une des raisons pour laquelle les éditions Séguier ont réédité cette année ce vieux roman américain où l’ambiguïté du bien et du mal brouille le reflet de l’homme jusqu’à le rendre méconnaissable quand le monopole devient bouée de survie et que la fin justifie tous les moyens…Fresque magnifique où de multiples personnages qui à force de « suer pour rien » se battent jusqu'à se perdre dans la nuit.
B.C.D.
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2022
16 septembre 2022
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« Un miracle » par Victoria Mas
Editions : Albin Michel
Parution :Août 2022
219 pages
19,90 €
« Valoriser les voix que personne n’écoute », tel était le thème du premier roman de Victoria Mas qu’ on retrouve dans « Un miracle ». Ce qui importe pour l’auteure ce n’est pas la véracité de l’apparition mariale, mais la diversité des comportements humains devant un même phénomène. Pour ce faire, elle choisit l’île de Batz qui devient, sous sa plume romantique, une véritable peinture bretonne . Tout contribue à augmenter la solitude des insulaires, un océan plein de ressacs, avec pour échos les cris des goélands, un ciel plein de pluie qui sait se déchirer et faire percer quelques lueurs pour laisser place aux étoiles , des champs habillés de friche et de goémon. Terre austère et tourmentée , elle accentue le chagrin du veuf Adan, la dureté du chrétien Bourdieu, la folie de sœur Anne . Car les forces du mal existent, rien n’épargne cette île , ni les crimes, ni les séismes. Mais le jeune Hugo et le fragile Isaac savent voir ce que personne ne verra jamais. Et si c’était cela le miracle, la victoire du bien sur le mal, que Dieu ne peut accomplir qu’avec des voyants? Roman austère de la part d’une si jeune écrivain mais la splendeur de son style parvient à rendre à merveille les contrastes des hommes semblables à ceux de la nature.
B.C.D
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