28 février 2019
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« Le tour de l’oie » par Erri De Luca
Editions : Gallimard
Parution : Janvier 2019
161 pages
16 €
« Je te parle à toi et non à moi-même », ainsi commence le narrateur qui n’est autre que l’auteur, s’adressant à un fils imaginaire comme s’il avait besoin d’être compris. Monologue intérieur ou dialogue, peu importe. L’intérêt du livre est ce retour sur l’enfance, inévitable quand on n’a pas de descendance, prise de conscience de l’innocence qui s’en va. La vie se découpe alors en stations inévitables comme au jeu de l’oie où l’on jette un dé sans être responsable de son chiffre. Mais point de regrets. Ses engagements politiques ont toujours été dictés par un souci de justice. Point de nostalgie pour une solitude voulue. Avide d’évasion dès le plus jeune âge, il aime communier avec les éléments naturels, joie transmise par son père qui peignait comme lui écrit, pour le plaisir exclusivement et non pour la gloire. Car la discrétion qui incite à « jouer à celui qui existe le moins » finit par révéler non pas une « volonté d’impuissance », mais au contraire une maîtrise de soi qui apporte l’attention aux autres et les fait exister. Ainsi Erri de Luca va bien au-delà de ses intentions : bien plus que « père d’un soir » pour un fils qu’il n’a jamais eu, il se révèle père de tous ses fidèles lecteurs.
B.C.D.
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2019
23 février 2019
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« Toutes les choses de la vie » par Kevin CANTY
Editions : Albin Michel
Parution : 2014
324 pages
22,90 €
Oui ce sont bien « toutes les choses de la vie » que cet écrivain a rassemblées. Dans le cadre superbe du Montana, Kevin Canty n’ignore aucun sentiment de l’Amérique profonde. Si June et Robert L. ressassent leur passé, le décès d’un mari, le départ d’une épouse, la vie de leurs proches les rappelle à la réalité. La seule satisfaction de RL hormis le whisky et la cigarette: sa fille Layla. Son seul souhait : soulager Betsy, son premier amour aujourd’hui malade en phase terminale, par un voyage exotique. C’est la finesse des descriptions qui incitent à poursuivre le livre, les sentiments sont complexes, parfois bien maladroits mais très purs, l’existence est aussi compliquée que les cœurs sont simples. Certes Layla et June sont dépourvues face aux évènements qui les frappent et les erreurs qu’elles commettent. Mais l’entraide spontanée, née d’une profonde solitude morale, parvient à un secours salvateur, autant pour celui qui donne que pour celui qui reçoit. C’est cette « grâce » divine que Canty révèle, celle qui met Betsy à genoux dans un coin perdu et June en prière dans une église. C’est cette « grâce » qui leur ouvre le chemin du devoir, ou plus précisément leur montre l’emplacement où chacun doit se trouver. Canty n’a rien oublié, ni la poésie de la vie, ni celle des coeurs…
B.C.D.
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2014
15 février 2019
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« Au-delà des frontières » par Andreï MAKINE
Editions : Grasset
Parution : Février 2019
268 pages
19 €
Notre époque ne serait-elle plus propice à l’aspiration poétique de Andreï Makine? Telle est la question du lecteur en entamant ce livre où l’auteur bat en brèche un Occident décadent, conciliant un lexique d’intellectuels, de média, de réalisme cru dénudé de toute sensibilité. Le suicide d’un désespéré a déjà eu lieu. Le philosophe Gabriel Osmonde s’est retiré dans le Caucase avant même d’avoir détourné de ses erreurs Vivien de Lynden, jeune polémiste violent, raciste haineux et bien malheureux. Un second suicide menace, celui de Gaia de Lynden, portrait inverse de son fils, victime des modes actuelles et que le narrateur s’est juré de sauver. Mais comment faire face à toutes ces vérités et contre-vérités, ces contrastes entre pays riches et pays pauvres, entre enrichis désabusés et humanitaires abusés? Peut-on croire à cette « alternaissance » prônée par Osmonde qui plaide pour une naissance autre que celles biologique et sociale ? Comment échapper à cette « farce » du progrès qui dénature l’Homme jusqu’à lui enlever son âme et son genre et à ne lui offrir que la peur de la mort ? La solution serait-elle dans un refuge au sein de la montagne caucasienne qui permettrait de « quitter la vie sans avoir à mourir » ? Une pensée rousseauiste dans un monde matérialiste, une décision de poète individualiste à une époque qui se veut humanitaire : A. Makine ne cache plus qu’il y a deux hommes en lui : le narrateur pessimiste et le philosophe serein hors du monde…
B.C.D.
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2018
9 février 2019
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« Les belles ambitieuses » par Stéphane Hoffmann
Editions : Albin Michel
Parution : Juin 2018
265 pages
19,50€
Le monde n’appartiendrait-il qu’aux arrivistes, aux snobs, aux femmes ambitieuses ? C’est ce que pense Amblard Blamont-Chauvry, jeune versaillais de vingt-cinq ans en 1970, énarque, polytechnicien, sorti tout juste du 76e régiment d’infanterie, une « planque » obtenue par piston qui lui donne goût à l’oisiveté. Si Amblard n’a pas d’ambition la comtesse de Florensac sa marraine en a pour lui. S’il ne veut pas du mariage, Isabelle Surgères finira par le convaincre, mais pas pour longtemps. S’il décide de profiter de la vie en optant pour une liaison sans lendemain, la jolie Coquelicot le séduira pour toujours. Plein de sarcasme dans ce livre où politiciens et hommes d’affaires magouillent tandis que les amis d’enfance perdent leur panache, s’accrochant à ce qu’ils ont reçu sans vouloir innover. Comment finira Amblard ? Conseiller d’ambassade à Washington ou héritier du cabinet familial ? Le ton est mordant, l’humour tourne en dérision, et si Stéphane Hoffmann n’est pas le premier à avoir été inspiré par la comédie humaine, il la dépeint avec un triste réalisme tout en réservant au lecteur d’heureuses surprises pour l’avenir …B.C.D.
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2018
7 février 2019
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« L’or du chemin » par Pauline de Préval
Editions : Albin Michel
Parution : Février 2019
140 pages
14 €
Pourquoi ce désir incessant de capter la lumière, cette obsession de fixer les couleurs végétales qui habitent Giovanni à l’heure du Quattrocento ? Ce jeune Florentin est un peintre-né pour qui réaliser une fresque c’est poursuivre la création divine, c’est transfigurer le monde d’ici-bas. Sans l’exemple de son maître Starnina jamais il n’aurait découvert les procédés picturaux nécessaires pour réaliser ce rêve. Sans l’amour de Leonora jamais il n’aurait insufflé tant de beauté et de vie à ses compositions. Sans la gaieté de Pietro jamais il n'aurait réalisé sa vocation. Giovanni, mystérieux personnage imaginé par Pauline de Préval, serait-il son alter-ego, elle qui, dans un ouvrage précédent cherchait « un moyen de demeurer toujours feu dans la glace » ? Peu importe, il suit son chemin, inlassablement concentré sur le rayonnement intérieur de ses sujets à tel point qu’il en oublie d’auréoler ses saints. Il perçoit des analogies entre les mondes terrestre et surnaturel, des correspondance entre sons et lueurs, jusqu’au jour où la mort survient, les couleurs perdent en douceur, s'obscurcissent mais gagnent en intensité. Le temps de l’innocence n’est plus, cependant la main du Maître ne le lâche pas et lui dicte : « Si les hommes pouvaient voir le miracle de chaque instant qu’est la vie! » Tel est le message de ce livre plein de poésie où l'auteur comme le peintre rivalisent d'efforts, heureux de participer par leur art à l'harmonie du monde.
B. C. D.
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5 février 2019
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« Grace » par Paul LYNCH
Editions : Albin Michel
Parution : Décembre 2018
480 pages
22,90 €
A travers le thème de La Grande Famine qui ravagea l’Irlande en 1845, Paul Lynch parviendra-t-il à passer un message d’optimisme? Les détails de la misère portée à son paroxysme ajoutent au réalisme une réflexion inévitable sur la condition humaine en permanence aux prises avec la mort. Et si la très belle écriture de l’auteur ne parvient pas à enjoliver le périple de Grace, elle contribue à faire comprendre les accès de folie, le brigandage et les meurtres quand la terre n’offre aux mendiants que de la neige ou des écorces à manger. Certes la révolte jalonne longtemps l’itinéraire apocalyptique de la jeune héroïne, mais celle-ci finit par voir dans la démence de sa mère, dans la violence des multiples embuscades, jusque dans le dévoiement, toute une symbolique, celle du combat pour survivre par n’importe quel moyen. Heureusement l’humour du petit Colly disparu, le bras protecteur de Bart et la main tendue de Jim, même atrophiés, restent les quelques rares espoirs de solidarité. Grace sortira-t-elle indemne de ce charnier ? Grandie sans doute, mais muette à jamais sur les malheurs des hommes et sur leurs certitudes. "Ces gens-là rendraient Dieu responsable de n’importe quoi. Ils lui imputeraient même le mauvais temps qui s’abat sur le pays,... si bien que Dieu semble absent de l’Irlande. " Livre aussi beau que dur…
B.C.D.
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2018
28 janvier 2019
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« Harry et Franz » par Alexandre Najjar
Editions : Plon
Parution : Juin 2018
190 pages
17,90 €
Franz Stock est un aumônier de la Wehrmacht chargé d’accompagner les prisonniers convoqués à ce que les nazis appellent « la fête sportive » qui n’est autre que la condamnation à mort en série des Résistants et des Juifs au Mont-Valérien. Celui-ci se trouve bien impuissant, n’ayant que ses prières pour alléger tant de barbarie. Le jour où il rencontre, lors de ses visites à la prison Cherche-Midi, le célèbre acteur de cinéma Harry Baur torturé par les nazis sous prétexte d’être juif, le prêtre se transforme en enquêteur et avocat. Il s’agit pour lui de prouver que ces accusations ne sont fondées que sur de fausses informations, les rumeurs se propageant comme des virus. L’ouvrage, écrit avec une plume décidée, parvient à exprimer par l’usage d’antonymes l’écart abyssal entre l’enfer terrestre et un paradis promis que même un saint prêtre ne peut combler. Rien n’est inventé et si Harry Baur garde une renommée de grand acteur qui fut la cause même de sa dénonciation par des collègues jaloux de sa carrière, il demeure le symbole des martyrs de la folie humaine que l’auteur n’a de cesse de dénoncer.
B.C.D.
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2018
23 janvier 2019
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« Le Dormant d’Ephèse » par Xavier Accart
Editions : Tallandier
Parution : Janvier 2019
332 pages
19,90 €
Derrière le côté naïf d'un roman initiatique se dessine en filigrane l’ouvrage d’un historien profondément chrétien. L’histoire débute en 1901 à Tréguier, dans les Côtes-du-Nord, ville d’Ernest Renan, avec le jeune Renaud, farouche résistant à la politique anticléricale du président Combes. Malheureusement une émeute tourne mal, Renaud doit s’exiler pour échapper aux Bleus, sans savoir qu’il laisse, à Mari sa bien-aimée, un petit garçon Malques. Le prénom choisi de l’enfant est très symbolique : il annonce dès les premières pages du roman le lien entre cette Bretagne qui chante ses « Septs saints » avec les célèbres « Sept dormants d’Ephèse », ce qui permet de croire encore aux miracles et à l’harmonie du monde. Car à cette époque où résonne la toux des gazés de la Grande-Guerre et la révélation à Malques que Léon-Denis n’est pas son père, la révolte intérieure est un sentiment légitime. Mais la vie offre au jeune étudiant d’heureuses opportunités, la rencontre de Clara artiste-peintre, du philosophe René Guénon et du bénédictin dom Baz pour qui « Il n’y a de douleur que du temps qui se perd »… Alors le lecteur suit sans relâche Renaud depuis Alexandrie jusqu’au Mont Sinaï en passant par la Lybie, Malques depuis Fès jusqu’à la bataille de Bir Hakeim soutenu par ses lectures de Simone Weil à la Bible, tandis que la famille bretonne s’agrandit au rythme des sacrifices de leurs aînés. Très joli livre empreint de spiritualité, où la paix de l’âme est seule salvatrice …
B.C.D.
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21 janvier 2019
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« Cette nuit » par Joachim SCHNERF
Editions : Zulma
Parution : Janvier 2018
146 pages
16,50 €
C’est avec un cœur endeuillé que le vieux Salomon au matin de la Pâque juive se remémore toutes ces réunions de famille en présence de Sarah sa femme aujourd’hui défunte et qu’il va falloir revivre sans elle pour la première fois. Salomon et Sarah ont toujours strictement observé les rites de leur religion ce qui ne les a pas empêchés de ressentir une « atmosphère électrique » entre famille et belle-famille, entre deux filles si différentes, entre un gendre ashkénaze et l’autre séfarade, même entre deux jeunes petits-enfants. Salomon lui-même rescapé d’Auschwitz était bien différent de sa douce épouse adorée qu’il désespérait avec ses blagues concentrationnaires inondées d’humour noir. Alors ce soir c’est un Salomon encore tout autre qui se révèle. Ce n’est plus le café-Shoah où il retrouve ses amis qui l’attire, c’est cette table familiale où l’on s’assoit à ses côtés. Même si l’entente n’est pas toujours au rendez vous, l’espoir d’une création jamais achevée est plus fort que tout et la joie se mêle aux pleurs, comme le bonheur au malheur… Livre très lyrique, où l’intimité d’une famille passionnée reflète la diversité du monde qui ne fait que l’enrichir…
B.C.D.
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19 janvier 2019
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« LE LAMBEAU » par Philippe Lançon
Editions : Gallimard
Parution : Avril 2018
510 pages
21 €
L’appréhension ressentie à la lecture de ce livre s’estompe dès le premier chapitre de Philippe Lançon. La « gueule cassée » qu’est devenu le journaliste de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 a échappé à la mort, mais pas à la souffrance. C’est une volonté de survie, un désir de reconstruction, qui lui inspirent ce livre, catharsis nécessaire mais aussi partage d’une expérience inattendue et irréversible. L’auteur s’exprime avec tristesse, se défendant de tout esprit de révolte et de nostalgie, aidé par ses proches et ses nombreuses réminiscences littéraires au son de la musique de Bach. Le souffrant se raccroche au quotidien avec tous ses petits détails, à l’art des soignants, à la lecture d'une amélioration dans les yeux de ses amis. Mais les greffes échouent et se multiplient, la patience a ses limites quand les résultats semblent régresser et l’espoir d’un avenir heureux reculer. Le livre s’allonge comme la souffrance, le ton devient plus amer et les exigences plus acerbes. Mais la vie ne se limite pas à un os de jambe à la place du menton. Le monde s’ouvre à lui avec ses beautés et ses horreurs, le Charlie sarcastique n’est plus, il est devenu, comme le dit Henry James, celui qui regarde l’Histoire impuissant « comme un homme à bord d’une locomotive, sans aucune aide ni compétence… ». Il méritait un grand prix littéraire, il reçut le prix Femina 2018.
B.C.D
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