« Le cœur battant du monde » par Sébastien Spitzer
Editions : Albin Michel
Parution : Août 2019
441 pages
21,90 €
« Regarder les hommes dans leur vie réelle » tel est sans doute le précepte instigateur de Karl Marx qui inspira à Sébastien Spitzer ce beau livre dont la trame est précisément la célèbre amitié de Karl Marx et Friedrich Engels. Et c’est en se penchant sur les faits et gestes quotidiens de ces deux hommes d’origine allemande, exilés à Londres pour cause de rébellions, que Sébastien Spitzer y décèle tout les travers du cœur humain. En voulant explorer cette amitié dont profite Karl Marx avec la plus grande des ingratitudes, l’auteur s’enfonce dans l’ère victorienne comme dans la complexité humaine. Les chômeurs de Londres et les ouvriers du textile du Lancashire contrastent avec les nouveaux aristocrates de la révolution industrielle, menacés eux-mêmes par la guerre de Sécession qui provoque le blocus du coton et par la colère de l’Irlande qui secoue son joug. Telle est en filigrane l'atmosphère qui se dessine derrière les grandes idées humanistes des deux philosophes, à la fois jouisseurs de la vie et prêcheurs de la faucille et du marteau ! Mais qui est ce Freddy dont Karl Marx et sa femme veulent cacher l’existence à tout prix? Dans ce livre l’auteur ne se limite pas à l’amitié des deux co-auteurs du Manifeste du parti communiste, si proches et si différents. D’autres personnages moins connus mais tout aussi réels marquent par leur grandeur d’âme: Malte le guérisseur qui revient de la Compagnie des Indes et connaît le prix de l’existence, Charlotte Evans, « la bonne-maman » irlandaise de Freddy, les deux sœurs ouvrières Mary et Lydia Byrns qui ouvriront les yeux et le cœur du célèbre lord du Coton, leur patron, Tussy la dernière fille de Marx, amoureuse de son demi-frère et qui deviendra célèbre par son militantisme féministe. Livre plein de vérités historiques, magnifiquement écrit, qui annonce la subtile psychologie dont l’auteur fait preuve dans son dernier très beau livre « Dans les flammes de Notre-Dame » où il dépeint une fois encore tous les balbutiements du cœur humain.
B. Clavel Delsol
« Pour en finir avec les comédiens » par Jean-Luc JEENER
Editions : Atlande
Parution : Janvier 2020
142 pages
Bilan d’une vie professionnelle, hommage d’un metteur en scène à ses comédiens et à tous ceux qui ont consacré leur vie sur les planches, sans oublier les spectateurs fidèles dans leur communion avec les artistes: tel est l’objectif de l’auteur qui a fait du théâtre du Nord-Ouest à Paris le cœur de l’émotion non seulement artistique mais spirituelle. Car, selon J-L Jeener, le comédien offre à l’homme son propre miroir. Mais mieux encore il représente l’incarnation christique, non pas sa nature divine et humaine, mais réelle et fictive. Lorsque celui-ci incarne un personnage, il n’est pas un peu lui et un peu l’autre, mais pleinement lui et pleinement l’autre. Ainsi l’auteur donne à son livre une dimension qui va au-delà du monde du théâtre, s’adressant à tout homme chargé d’une mission quelle qu’elle soit. Le bon acteur est celui qui est en harmonie avec lui-même, qui respecte la personnalité de ses collègues et le travail du metteur en scène. Ce dernier a pour tâche de savoir évaluer les compétences du comédien, tout en lui faisant confiance, en étant exigeant sans pour autant être un perfectionniste qui préfère « la propreté de la mort à l’imperfection de la vie ». Car là est la richesse humaine. La mémoire n’est pas plus importante que la sensibilité qui unifie le personnage et l’acteur. Le trac n’est pas la simple peur d’avoir un trou, c’est la prise de conscience de l’enjeu du spectacle comme le soldat dans la tranchée est conscient de l’enjeu de la guerre. Et si la peur des fins de mois difficiles, si les « à quoi bon » et la vanité assaillent, c’est la folie du métier qui maintient. J-L Jeener en a toujours été conscient, reconnaissant l’éternel créateur dans chacun de ses comédiens qui font survivre son théâtre aussi désuet d’apparence que riche en humanités littéraires.
B. Clavel Delsol
« La route sombre » par Ma Jian
Editions : Poche
530 pages
8,40 €
(Flammarion: 2015)
Ce livre plus noir que sombre ferait douter de sa véracité si l’auteur lui-même n’affirmait pas que « le rôle de l’écrivain consiste à sonder les ténèbres et par dessus tout à dire la vérité. » Il n’est autre que l’histoire d’amour de Kongzi et Meili devenu un cauchemar à cause du despotisme impitoyable du gouvernement chinois lors de sa politique de l’enfant unique. A une époque où on ne cesse de parler de surpopulation et où la Chine est nommée au Conseil des droits de l'homme à l'ONU, sa lecture est incontournable. Le style est direct: si la terre appartient à l’Etat, le ventre de la femme appartient au gouvernement. Alors les agents du Planning familial grouillent de partout, avortent et posent des stérilets de force, tandis que les rivières surabondent de fœtus et de cadavres de suicidées. Voulant échapper à ce triste sort qui ne cessera de les rattraper, Kongzi et Meili s’embarquent sur le Yangtze pour s’installer dans une région marécageuse et polluée, symbole de leur enlisement dans le malheur, avant d’atteindre la Cité Céleste qui n’est autre qu’un dépotoir de rebus électroniques. Combien de temps faudra-t-il à Meili pour donner un sens à son existence, pour réaliser que sa survie ne dépend que d’elle seule, pour comprendre que la transmission de la vie apporte plus de bonheur que le succès d’une chanteuse étoile ou d’une femme d’affaires ? Ni Kongzi le mari confucéen maladroit, ni Tang le bienfaiteur, ni Nannan qui souffre de ne pas être le garçon désiré, ne parviendront à l’écarter de sa vocation d’amour… Interdit en Chine et exilé à Londres pour révéler en toute liberté ce qui se passe dans son pays, Ma Jian est « l’une des voix les plus importantes et les plus courageuses de la littérature chinoise contemporaine » selon Gao Xingjian qui reçut le Prix Nobel de la littérature de l’année 20OO.
B. Clavel Delsol
« Le hussard sur le toit » par Jean Giono
Folio
498 pages
1ère publication : 1951
Ce roman de Giono qui se passe en Provence au temps d’une épidémie de choléra est de notoriété publique. Mais combien savent que les descriptions réalistes, débordantes d’images nauséabondes ou de personnages dévorés par la peur, ne sont là que pour révéler la valeur des êtres ? Angelo, jeune colonel de hussards piémontais est parti de Marseille pour rejoindre un carbonaro comme lui qui habite Manosque. On le voit traverser une Provence écrasée par la chaleur et la mort, rencontrer toutes sortes de gens, des crapuleux voleurs, des malheureux agonisants, des gardes de la paix éreintés... Mais c’est Angelo qui transcende le livre. Son attitude pleine de compassion, sa célérité à porter secours, son sens de l’honneur, son autodérision, incarnent la nature humaine dans tout son dépassement. Angelo n’est pas un homme d’exception mais un homme libre comme Giono lui-même. Son innocence initiale se transforme au fur et à mesure des épreuves rencontrées en une lucidité sur lui-même et sur le monde qui lui donne une force d’âme supérieure à tous les maux terrestres. Se réfugiant sur les toits de Manosque pour échapper au mal « bien plus petit qu’une mouche », il observe les manèges funèbres à ses pieds tout en prenant conscience que les hasards de la vie ne sont pas vains. Angelo anarchiste ou aristocratique ? Tout simplement un homme qui mérite son céleste prénom ! Brigitte Clavel Delsol
« Ceux du fleuve » par Marie-Laure de Cazotte
Editions : Albin Michel
Parution : Avril 2020
250 pages
18,90 €
Des paysages magnifiques de bocages et forêts inspirent à M-L de Cazotte une poésie toute personnelle en même temps qu’un langage de terroir bouleversant. On est en 1793, aux tout premiers mois de la guerre de Vendée où la pauvreté des paysans est à son paroxysme, les Républicains brandissent le spectre national pour rappeler la soumission à la Convention. Le thème n’est pas nouveau mais le style de Marie-Laure de Cazotte immergé dans ce patois de l’Ouest assure le passage entre la fiction et l’Histoire, jusqu’à surpasser les descriptions de Victor Hugo. Le bon sens paysan transcende tout le livre. Il n’ignore pas les plaisirs de la vie, la nécessité des messes ni le comique de situation pour tenter d’échapper au tragique de l’Histoire. Ce n’est pas seulement un désir de liberté qui l’anime mais un instinct de survie avec tout ce qu’il comporte de courage, de ruses et d’imagination face à l’injustice de la Conscription et aux ordres assassins des Républicains. Les personnages restent inoubliables, que ce soit le petit Henri guidé par la voix de son père défunt, le père Philippe qui donne sa vie pour ses ouailles, Lenglan aussi rustre que tendre, le sieur Amédée Ramurien dénudé de sa mitre mais pas de sa générosité. Le récit s’adoucit avec le retour du printemps, de Pâques et des amours, mais l’écho « rembarre » ne cesse de résonner au-dessus de la Loire… Une belle façon d’honorer François de Charrette fusillé le 29 Mars 1796 !
Brigitte Clavel Delsol
« Marie Laurencin, la féerie » par Isaure de Saint Pierre
Editions : Albin Michel
Parution : Novembre 2019
241 pages
20 €
Isaure de Saint Pierre fait revivre à merveille les quartiers de Montmartre et Montparnasse des Années folles. Elle ne s’attarde pas sur les maux et les sentiments de Marie Laurencin, fille naturelle d’une couturière qui sait pertinemment ce qu’elle veut : peindre et aimer à sa façon. La biographe a compris combien seul le maelström parisien parvient à inspirer la jeune maîtresse de Guillaume Apollinaire avant qu'elle devienne la baronne von Wätjen. Comme le pinceau de celle-ci, la plume d’Isaure de Saint Pierre est leste, virevolte, fidèle à son style simple mais riche de connaissances, « une grâce toute française ». Personne n’influence Marie Laurencin, elle résiste aux couleurs du fauvisme, fait peut-être quelques concessions au cubisme dans les visages pointus de ses portraits avant de les arrondir quand elle sera plus paisible, n’adhérera pas au dadaïsme, ne tiendra jamais compte des nouveaux courants picturaux. Elle se limitera à ses jeunes filles en fleurs aux couleurs toutes en douceur et à de rares corps androgynes maladroits dans leurs mouvements. Dans Paris occupé, le nazisme lui importe peu, tant qu’elle vend ses toiles. Jusqu’au jour où elle se rend à l’ambassade d’Allemagne pour faire libérer son ami Max Jacob interné au camp de Drancy. En vain. Alors, plus que jamais, la peinture est son refuge, ses pinceaux le seul moyen d’oublier les horreurs du monde, ses couleurs deviennent de plus en plus éthérées, jusqu’à s’effacer si Isaure de Saint Pierre ne les avait pas ressuscitées.
B. Clavel Delsol
« L’échelle de Jacob » par Ludmila Oulitskaïa
Editions : Folio
Parution : 2015
806 pages
12 €
Un roman russe comme on les aime, où les sentiments sont mystérieusement liés à la terre qui les a engendrés, aux êtres qui les entourent, aux évènements familiaux et politiques auxquels nul ne peut échapper. Et si les tourments sont enfouis au fond des cœurs, un jour ils resurgissent, comme ceux de Jacob dans ses lettres d’amour ou ceux d'Heinrich le renégat mourant dans les bras de sa fille Nora. Celle-ci est une jeune femme de la révolution sexuelle. Si le sexe remplace l’amour, pourquoi alors s’embarrasser d’un simple géniteur, d’un Juif indifférent à tout sauf au Centre d’informatique d’où il se fera expulser sous prétexte de ne pas servir le Parti? Certes Nora aime son fils Yourik, mais plus encore sa vie de bohème avec Tenguiez , le Géorgien. Maroussia sa grand-mère n’était–elle pas la même ? Artiste dans l’âme, n’avait-elle pas dit à son bienaimé Jakob, grand économiste libéral autant que musicien talentueux, que jamais elle n’abandonnerait ses convictions révolutionnaires? Elle ignorait qu’en face d’elle, il y avait plus fort que l’immense culture de son fiancé : la politique du Parti qui le mit en exil de 1911 à 1936 et l’éloigna d’elle à jamais. Le passé ne disparaît pas et la vérité finit par éclater. Nora découvre au fond d’une malle les lettres d’amour de Jacob, dans les archives du KGB ses ouvrages philosophiques qui lui valurent le goulag, tandis que ses amis juifs lui font découvrir la technologie avancée des Américains que déjà Jacob avait osé annoncer. Ainsi les ressemblances apparaissent, le temps résout les mystères, dénonce les coupables de purges politiques, innocente les êtres aimés qui voulurent oublier leur mal-être dans la drogue, la trahison ou l’amour éternel. Inutile de chercher le personnage principal : il n’est ni Jacob, ni Noura, ni Maroussia ni Vitia… Ils ont tous leur importance et leur raison d’être. C’est l’essence humaine que dépeint Ludmila Oulitskaïa avec tout ce qu’elle comporte de grandeur et bassesse, de vérité et d’erreurs, et que l’on ne commence à comprendre que lorsque la vie s’achève…
Brigitte Clavel Delsol
« PARTIS PRIS Littérature, esthétique, politique » par Marc FUMAROLI
Editions : Robert Laffont
Parution : Décembre 2018
1037 pages
32 €
Cette anthologie de la littérature est pleine de promesses : la culture de Marc Fumaroli est imparable et laisse entrevoir la pérennité de la créativité depuis l’Antiquité. Que ce soit Ovide qui sut faire la synthèse des légendes sacrées ou Pétrarque qui évoque « l’usage de soi » dans « l’ère du vide », le fondement de la langue est là et ne cesse de croître jusqu’à faire « l’Eloge de la Folie » et annoncer les extravagances de Rabelais. De même les fables animalières d’Esope reprises par La Fontaine courent sur de bien nombreux bas-reliefs d’églises et de châteaux de France. Ainsi la vie rustique demeure source de la culture gréco-latine, en attendant que la politique moderne fasse peu à peu son entrée dans la littérature et dévoile la fresque de la « vanité des vanités ». M. Fumaroli révèle alors cette misère humaine chère à Pascal, heureusement relevée par la grandeur d’âme des personnages cornéliens et raciniens. C’est cette quête de la sagesse qui mène aux fables apologues de La Fontaine qui, comme Socrate sous le voile des mythes, dit la vérité sous forme allégorique. C’est le rire du grec Démocrite qui se retrouve dans l’optimisme de Voltaire, comme la tristesse d’Héraclite dans le pessimisme de Rousseau. Mais c’est l’extrême sensibilité de Goethe qui annonce le déclin, c’est Werther qui préfère la mort à la vie, c’est le libéralisme romantique de Stendhal et l’homme à l’état naturel de Rousseau qui annoncent une désacralisation de la littérature, le retour au sauvage, le triomphe de la barbarie. La nature humaine dans sa comédie est mise à nu par Balzac qui prophétise le suicide de l’Art avec son démon de peintre Frenhofer qui veut se substituer à Dieu, tandis que la commedia dell’arte est le théâtre d’Avignon d’aujourd’hui … Le voyage dans le temps de Marc Fumaroli est labyrinthique, mais son chemin rejoint celui de Jacqueline de Romilly, souffrante du marasme intellectuel et du flot montant de l’ignorance littéraire au profit du savoir scientifique. Il s’achemine vers des institutions qu’il souhaite nombreuses et variées et non pas régentées par un centralisme démocratique, jaloux et idéologique. Car le malaise est grand, le « spirituel dans l’art » invoqué par Kandinsky en 1910 n’inspire plus... Ce que recherche nos contemporains, ce n’est pas la beauté pure mais le reflet de fantasmes que toute communauté porte en elle. Et Marc Fumaroli de conclure que l’opéra Garnier, symbole d’un passé élitiste est le bouc émissaire à sacrifier : l’opéra Bastille est une réussite républicaine mais pas artistique !
B. Clavel Delsol
« D » par Robert HARRIS
Editions : Plon
Parution : 2014
483 pages
22 €
Les cinéphiles qui n’ont pas vu le film « J’accuse » seront heureux de se plonger dans cet ouvrage que Roman Polanski lui-même a encouragé l’auteur à écrire. En effet Robert Harris ayant déjà beaucoup écrit sur Dreyfus, c’est à Georges Picquart qu’il rend hommage, jeune colonel qui fit éclater la malheureuse erreur judiciaire subie par Alfred Dreyfus et qui réussit à le réintégrer dans l’Armée. Tout en se mettant dans la peau de Georges Picquart , Robert Harris reprend dans ses moindres détails la longue et patiente enquête de celui-ci dont la probité scrupuleuse révéla , à ses risques et périls, la collaboration avec un espion allemand sur le sol de France, les vices et les arrogances mensongères de certains membres de l'Armée, uniquement intéressés par leur avancement dans la hiérarchie militaire. Dreyfus n’apparaissant qu’à travers de brefs interrogatoires et des échanges épistoliers désespérés, ce que le lecteur retiendra est cette somme documentaire de preuves qui fait de Picquart un héros de la vérité et de ce livre un travail d’historien. Il révèle une France coupée en deux, l’une antisémite et l’autre empreinte de justice, l’une voulant sauver la raison d’Etat par n’importe quel moyen et l’autre l'honneur de l’Armée française par la loyauté seule.
B.C.D.