« Une nuit au cap de la Chèvre »
par François Cheng
Editions Albin Michel
Parution Mars 2025
74 pages
12,90 €
Ce petit recueil de réflexions poétiques sur la beauté de l’univers incite le lecteur à une prise de conscience du mystère de la création. Avec humilité F. Cheng se lance dans une explication quasi scientifique sur ce miracle tout à fait explicable. Lors d’une nuit passée au bout de la presqu’île de Crozon, il se réveille angoissé par le battement des flots contre la paroi rocheuse. Mais bien vite il s’habitue au flux et reflux qui lui donne la clé du secret divin. L’interaction entre la lune et la terre n’est-elle pas à l’origine d’une énergie dynamique grâce à laquelle a lieu l’ équilibre entre l’immensité du Cosmos et la fragilité de la Vie, entre l'éternel et l’éphémère, entre un mécanisme répétitif et un devenir incertain ? Une question est alors inévitable : la Puissance Créatrice n’est elle pas en droit d’attendre un échange de notre part comme donner un sens à la création, une dignité à toute vie humaine, un lien entre la vie et la mort, entre le Crucifié par l’existence du Mal et le Ressuscité par le don de l’Amour? Certes le mysticisme de F. Cheng se métamorphose en une poésie mais aussi en une leçon indispensable, celle des voie/voix d’Orphée , qui conseille de ne pas oublier « nos morts ni notre propre mort » mais de transmuer « les absents en d’ardentes présences »... François Cheng a peut-être cent ans mais une espérance immaculée. Si certains passages nous dépassent, son message reste clair et l’écriture toujours belle.
B. Clavel Delsol
« Continuer »
par Laurent MAUVIGNIER
Editions : Les Editions de Minuit
Parution : Novembre 2024
235 pages
Le succès médiatique de Laurent Mauvignier est bien justifié : son amour de la nature le prouve, là où les chevaux sont rois, où la beauté des montagnes du Kirghistan est irrésistible, où l’inconnu a bien plus de valeur qu’un mari mal aimant, où la femme peut enfin faire ses preuves ou du moins y croire. Alors l’héroïne se donne à corps perdu dans un voyage lointain, dans des chevauchées interminables, dans des rencontres éphémères, car jusqu’ici elle dit avoir tout raté : sa vie de romancière, d’épouse et de mère. Aussi elle se jure de sauver son fils adoré, skinhead et autiste depuis la séparation de ses parents. Comment lui redonner goût à la vie ? Où trouver le bonheur pour cet ado malheureux? Même la montagne a ses dangers, ses précipices et ses voleurs. L’important c’est de « continuer », mais jusqu’où? Car si « errare humanum est, perseverare diabolicum ». Certes cette chevauchée a tout d’une tentative de guérison, mais la mère de famille n’échappe pas à ses propres limites. Dans "Continuer" les descriptions sont ciselées comme des diamants, les ressentiments sont durs comme des cailloux, parfois noirs comme du charbon. Si l'amour maternel embrase indéniablement tout le livre, le lecteur assiste néanmoins à une course en avant au détriment certain d’une sage réflexion…
B . Clavel Delsol
« La bibliothèque retrouvée » par Vanessa de Senarclens.
Editions : ZOE
Parution : Août 2025
20 €
230 pages
C’est un pari bien réussi que réalise l’auteure : faire revivre la très grande bibliothèque disparue de Poméranie. Au XVIIIème siècle dans son château de Plathe, Friedrich Wilhelm von der Osten constitue une bibliothèque de livres anciens, que plusieurs générations continueront à enrichir. Malheureusement le 3 Mars1945 l’Armée rouge envahit cette partie orientale de l’Allemagne nazie et fait voler en éclat ces trésors inédits. Seul subsiste un meuble à tiroirs, hérité de sa belle-famille, qui inspire l’auteure. Il s’agit d’un fichier répertoriant seize mille ouvrages disparus dans les décombres de l’ Europe d’après-guerre. Vanessa de Senarclens est consciente qu’un tel inventaire est le travail de toute une vie, celle de Ferdinand von Bismarck-Osten, son propre beau-père. Alors elle remonte le temps en traçant le portrait des ancêtres qui ont contribué à une telle collection, interroge les bouquinistes du monde entier, découvre l’authenticité d’une tabatière offerte par le roi Frédéric II et ressuscite des chefs-d’œuvre historiques tels qu’un volume interdit de Voltaire, un Aristote préfacé par Erasme … « Ces hommes travaillaient pour l’éternité. On avait tout prévu, tout sauf la folie des dévastateurs » dira Goethe. Et c’est là que l’auteure réalise les souffrances de Karl von Bismarck-Osten, père de Ferdinand, qui ne put rien faire pour sauver ses amis bibliothécaires juifs, avant que lui-même subisse la destruction de ses œuvres par les communistes. Cet essai, plein de douce ironie pour ce culte familial des livres, révèle l’importance de l’écrit sur la pensée, son infaillibilité sur le temps et son rôle de sentinelle pour la transmission d'un humanisme sans pareil.
B. Clavel Delsol
« Poussière dans le vent »
par Leonardo PADURA
Editions : Poche
Parution : 2023
739 pages
Ils sont huit amis cubains, tous différents les uns des autres mais unis par des liens indéfectibles, heureux de se retrouver, sous n’importe quel prétexte réel ou inventé, à Fontanar, leur refuge qui n’est autre que la maison de Clara. Malheureusement leur gaieté est celle du clown triste : non seulement l’alimentation se fait rare à Cuba, mais même la vaisselle en plastique et les couvertures doivent être dérobées à la compagnie d’aviation. Ils ont faim mais résistent, ils sont médecin, physicien, informaticien, artiste peintre, vétérinaire…en un mot ils travaillent même si ça leur coûte plus cher que de ne rien faire, ils volent car ils sont volés par l’Etat, mais ils savent encore rire et aimer. Les uns étouffent et rêvent d’Amérique, de Porto Rico ou d’Espagne, prêts pour un nouveau départ jusqu’à risquer leur vie, laisser derrière eux leur progéniture ou changer d’identité. D’autres se sentent surveillés voire même prisonniers, avec parmi eux une belle espionne suspecte. Ainsi deux mondes se déchirent : celui dont ils rêvent et celui qu’ils subissent. C’est un demi siècle de l’histoire cubaine qui se déroule et qui va faire exploser les plus beaux souvenirs familiaux. Certains seront poursuivis par un sentiment de responsabilité, d’autres par une sempiternelle culpabilité. Le style alterne entre érotisme et romantisme. "Poussière dans le vent", le Clan se disperse, mais l’esprit de fraternité subsiste , les survivants reviendront au chevet de Bernardo, conscients plus que jamais que la misère économique est à l’origine de la plus mesquine trahison. Et si la victoire finale tant souhaitée était dans ces allers-retours nostalgiques au pays des palmiers, des cigares et du rhum que l’auteur lui-même ne cesse de chanter ?
B. Clavel Delsol
« La maison dans la dune » par
Maxence van der Meersch
Editions : Albin Michel, Poche
Parution : 1932, 1951, 2007
254 pages
Ce livre édité par Albin Michel dans l 'entre-deux-guerres pourrait paraître bien désuet. Et pourtant les descriptions de ce nord de la France recouvert de brume et de sable font découvrir, en même temps qu’un talent douloureux, le monde des pauvres trop souvent oublié. Après avoir sauvé Germaine d’une maison close et en faire sa femme, Sylvain, pour lui offrir une vie décente, fait de la contrebande de tabac entre France et Belgique, activité rudement réprouvée à l'époque. Malheureusement les douaniers ne sont pas toujours honnêtes et les anciennes filles de joie pas toutes fidèles. Est-ce possible pour Sylvain le contrebandier de reprendre sa destinée en main, comme l'affirme l'innocente Pascaline? Peu à peu le lecteur découvre l’empreinte de Dieu sur les pauvres et tout spécialement dans le cœur de Sylvain qui s’embrume avant de se fondre dans la pâleur du firmament. Très beau livre à l’honneur des humbles que l’auteur n’a cessé de réhabiliter dans chacun de ses romans.
B. C. D.
« Les nuits de la peste »
par Orhan PAMUK
Editions FOLIO
Parution : Septembre 2023
800 pages
Dans « Les nuits de la peste » O. Pamuk enferme un long roman où l’on retrouve tous les débats qui agitent notre société actuelle. Le style n’en est pas moins romantique. La description de l’île de Mingher est paradisiaque jusqu’à ce que, par un beau matin de 1901, le vaisseau impérial du sultan Abdülhamid II qui voguait vers la Chine, y fasse une halte imprévue . Pour quelle raison Bokowski Pacha, inspecteur général de l’Administration sanitaire de l’Empire ottoman débarque-t-il, accompagné du docteur Nuri Bey ? Une maladie infectieuse qui a tous les aspects de la peste transforme le voyage de noces de Nuri et de sa jeune épouse, la princesse Pakizé, nièce du sultan, en secours médicaux. Malheureusement les désinfectants pulvérisés et la quarantaine imposée perdent vite de leur crédibilité. Les insulaires ne savent plus à quel saint se vouer, l’abime se creuse entre scientifiques chrétiens et musulmans fatalistes, entre sages et indisciplinés, entre déserteurs et loyalistes, entre aide de l’Etat et désir d’Indépendance, beaux prétextes pour usurper le pouvoir. Tyrannie et peste ne font plus qu’un. Sami Pacha le gouverneur ne pourra pas résister longtemps à la mutinerie où prisonniers et quarantenaires voient leur portes s’ouvrir et leur vengeance arriver. La violence décuple, jusqu'à l’absurdité totale quand Pakizé est nommée reine de l’île par des pantins fanatiques, révolutionnaires nationalistes, qui continuent à laver les morts et à propager la peste au grand dam de Nuri. C’est cette décrépitude moderne que dénonce Orhan Pamuk. L’île, célèbre pour ses cultures de roses, n’est plus qu’un champ de cendres. La tonalité du style de Pamuk change sans cesse entre confiance et désespoir, abnégation et arrivisme . La hache funeste finira-t-elle par faucher le drapeau national qui, dans ce pays d’herboristeries traditionnelles, n’est autre que la bannière publicitaire d’une pharmacie? Ainsi O.Pamuk réalise un très bel ouvrage reliant avec talent paradoxes humoristiques et réalisme, fine psychologie et lyrisme, passé et présent, amour humanitaire et politique…
B. Clavel Delsol
« Avec toi je ne crains rien »
par Alexandre DUYCK
Editions : Acte Sud
Parution : Avril 2024
196 pages
19,90 €
L’atmosphère est celle des montagnes suisses, celle des années 40 où la femme ne change pas de vallée pour se marier ni ne quitte sa maisonnée même pour suivre son mari dans les alpages. Le 15 Août 1942 Joseph et Louise laissent leurs quatre enfants pour aller compter leurs bêtes en altitude et n’en reviennent jamais. Les mauvaises langues iront bon train, et si les critiques accablent ce beau couple que tout le monde admirait jusque-là, seuls les enfants de Joseph et Louise vont se battre pour continuer leurs recherches et sauver l’honneur familial. Comme pour bien des auteurs c’est un fait divers qui inspira Alexandre Duyck. Celui-ci veut montrer la montagne telle qu’elle est, splendide mais capable d’engloutir. Le style est celui d’un montagnard au franc parler, qui dépeint un univers rude d’où se dégage le sens des racines et des vraies valeurs. Livre conseillé aux fanatiques des sommets !
"Cela s'appelle l'Aurore"
par
Emmanuel ROBLES
Editions : Poche
Publication : 1952
224 pages
Il y a du Victor Hugo et du Maupassant dans ce mélodrame d'Emmanuel Roblès. On y retrouve le cynique Javert des "Misérables" dans l'inspecteur Fasaro et aussi l'angoisse du "Horla" dans le docteur Valerio. Ce dernier, à force de tenter de soulager son entourage, est de plus en plus submergé par l'angoisse. Pourquoi rester dans un petit village de Sardaigne pour soigner les rescapés d'une explosion minière alors que son épouse rêve de rentrer à Naples? Comment avouer à celle-ci qui revient d'une cure dans les Alpes son amour fou pour sa maîtresse? Enfin comment ne pas protéger le pauvre Sandro du crime commis sous l emprise de l’alcool d'un patron exécrable ?C'est alors que l'inspecteur Fasaro va hanter Valerio, le poursuivre par des interrogations pleines de suspicions et de sous-entendus. Valerio sent le monde vaciller autour de lui. Il a l'impression que tous les villageois le suspectent, se méfient de lui. Il perd de son assurance, se laisse mener par des sentiments contraires à la raison et guider par des voix intérieures en ressentant toujours un échec cuisant. Si la folie ne le rattrape pas, saura-t-il garder sa capacité d aimer? Car peut on vraiment aimer les autres en abandonnant sa femme? Comme Sartre, Emmanuel Roblès, en interrogeant sa conscience, ne trouve que nausée. Mais ses talents d écrivain tiennent le lecteur en suspens en lui offrant deux lumières, celle de l'aurore pleine de beauté et celle de l'éternelle noirceur des Hommes . B. C. D.
« Le sens de ma vie » par Romain Gary
Editions : Gallimard
Parution : 2014
101 pages, se lance dans l’aviation, le droit
12,50 €
Les émigrations successives de ce petit Russe Blanc en Pologne puis en France avec une mère passionnément francophile n’ont pas empêché de faire de Romain Gary un français à part entière. Les talents et l’ambition ne manquent pas à ce jeune homme éclectique : à peine ses nouvelles littéraires sont publiées dans Gringoire qu’il s’oriente dans l’aviation, car pour lui pas question pendant la guerre d’être autre chose qu’un aviateur combattant. Les anecdotes s’en suivent toutes aussi prodigieuses les unes que les autres dans une tonalité pleine d’humour où perce sous la dérision une fierté bien justifiée. Certes il n’aura pas le rôle d’ambassadeur que souhaitait sa mère, mais sa carrière diplomatique lui fit découvrir sa véritable vocation. De même qu’il était Impossible pour lui de représenter la France avec des idées auxquelles il n’adhérait pas , de même impossible pour lui d’endosser les rôles d’imprésario proposés par Hollywood. Doté d’une sensibilité extrême, l’écrivain entrevoit avant l’heure le déclin de l’Occident, le règne du sexe et de la violence, la disparition de la féminité, et pour finir la désintégration de l’âme. Le style de cette autobiographie est celui d’un enregistrement qu’il fit peu avant sa mort. Et si les mots se répètent comme par maladresse, la pensée elle avance lentement vers une désillusion certaine.
B. Clavel Delsol